Art de vivre,  Portraits

Le monde est beau, manifeste pour un artisanat de la joie

La couleur est annoncée d’emblée sur la devanture de cette ancienne manufacture de canuts : le Monde est Beau. Dehors la chaleur est accablante, l’été bat son plein. La relative tiédeur qui règne dans l’atelier est la bienvenue. Après m’avoir généreusement gratifié d’un verre d’eau que j’accepte volontiers, nous entamons avec Agnès Conod une conversation à bâtons rompus sur l’artisanat, cette passion dévorante et son lot de difficultés. Portrait.  

Un atelier partagé avec amour

Entre Agnès et moi, tout a commencé par une banale liste d’invitations dans le cadre d’une inauguration.

A la fois lieu d’exposition, de travail et de rencontres, cet atelier a la majesté des palais du passé. La “faute” à Frédéric, sa moitié, heureux fondateur de Mobili Mundi et curateur d’art et de broc accompli. Nous sirotons d’ailleurs notre thé dans une de ses tasses chinées, confortablement assises sur des Tucroma vintage de Faleschini, toisées par un monumental lustre en fer forgé de Marko Maric. Mobili Mundi dont je raffole de la baseline, “collectif de talents et de gens bien”. Mais revenons à nos moutons !  

Une artisane de caractère

Agnès Conod a cofondé le Monde est beau en 1999 et a d’emblée posé ses valises ici en plein cœur de la Croix-Rousse, le “village” qui l’a vu naître. La coupe courte, le regard bleu acier, l’artisane dispose d’un charisme qu’elle semble ne pas soupçonner. Je découvre rapidement une femme volontaire, passée par de multiples épreuves qui ont forgé son caractère.  

Fille unique dans une fratrie de garçons, elle a dû jouer des coudes dès sa plus tendre enfance. En résultent un sens de la répartie et une force intérieure que beaucoup lui envie. Petite, Agnès se passionne pour le dessin. Après les Arts Appliqués et les Beaux-Arts, elle sort des sentiers battus et s’inscrit à un CAP spécialisé platerie/peinture option décor – elle est l’une des premières femmes à le suivre. Avant de parfaire sa formation par un diplôme en maçonnerie traditionnelle.  

Du concret et de l’artistique, un bon résumé de sa signature.  

Etre une femme dans un monde d’hommes

Je l’interroge justement sur cet environnement masculin où une certaine force physique est indispensable. Comment a-t-elle vécu ce relatif isolement de genre ? A-t-elle dû subir des gestes déplacés, le sexisme ordinaire ? “Jamais, me répond-elle dans un sourire. Et quand bien même, j’ai toujours su quoi leur répondre. Ma place, je l’ai prise en prouvant mes capacités par un travail acharné.” 

Mais justement ne faut-il pas en faire deux fois plus pour exister en tant que femme ? Peut-être, concède-t-elle en y réfléchissant.  

Agnès a toujours mené sa barque comme elle l’entendait. De deux, l’équipe s’étoffe à trois puis à une dizaine de collaborateurs, salariés ou indépendants. Le Monde est Beau va bien, enchaîne les beaux chantiers prestigieux mais Agnès perd de sa flamme d’antan. Parce qu’elle, ce qu’elle aime par-dessus tout c’est créer, être sur le terrain, pas faire des ressources humaines. Il y a quelques temps, elle a fait un choix audacieux pour un chef d’entreprise : réduire la voilure pour se concentrer sur l’essentiel, renoncer également au label Entreprise du Patrimoine Vivant. Et force est de constater que ça lui réussit.  

Des références du design sur sa route artistique

Agnès n’est pas du genre à vouloir prendre toute la lumière. Elle n’aime rien tant que le travail d’équipe, l’émulation du groupe et la confiance d’un partenaire.  

Elle fait une première rencontre déterminante en la personne de Gilles Bruyère, fils de Raoul, le fondateur du groupe éponyme. La créatrice ne tarit pas d’éloges à son égard ; un esthète visionnaire, avant-gardiste et qui osait sortir des sentiers battus du luxe. Il leur offre sa chance, lui fait confiance au fil des années, la relance même dans un moment de doute.  

Agnès évoque aussi Claude Cartier, la grande décoratrice de Lyon, talentueuse et tellement réservée. Travailler avec ses grands noms lui a offert une belle visibilité, plutôt bienvenue pour celle qui n’a pas pour habitude de se mettre en avant. Elle me confie ses difficultés à exposer ses créations sur les réseaux, la culpabilité de ne pas le faire, par manque de temps, d’envie et méconnaissance de ces codes si lointains de son ADN de créatrice de terrain.  

La rencontre, elle préfère la faire “pour de vrai”. Les liens qui se tissent, l’échange en amont de chaque projet, voilà ce qui l’anime.  

Faire du beau, un sacerdoce

Le Monde est Beau s’adresse à tous. En réduisant la taille de sa société, Agnès a retrouvé un public de particuliers, après avoir longtemps travaillé exclusivement avec des architectes ou des décorateurs.  

La plus belle récompense d’Agnès Conod ? Voir les yeux de ses clients briller quand elle leur dévoile leur nouveau mur. Faire du bien avec du beau, voilà la mission qu’elle s’est fixée.  

Mais comment se définit-elle après toutes ces années ? Fresquiste, artiste matiériste, peintre ?  

Peu importe la dénomination, Agnès est avant tout une artisane, qui joue avec sa matière, sa beauté imparfaite toute en aspérités, qu’elle refuse de camoufler.  

Elle met un point d’honneur à travailler elle-même ses mortiers et ses pigments. Elle m’embarque d’ailleurs volontiers dans les coulisses de l’atelier, moitié cuisine, moitié usine à la taille monumentale. Partout empilés de grands pots de chaux, de sable, un camaïeu de couleurs, venues des quatre coins du monde, une balance industrielle et un grand évier. C’est le lieu des tests et des expérimentations, le refuge de la créatrice.

Transmettre pour mieux partager

Son métier, elle le partage aussi au travers de formations. Des formations qu’elle veut accessibles. Le choix de se recentrer n’a pas atténué son goût du travail en équipe. Pour ses chantiers, elle fait toujours appel à d’anciens salariés devenus indépendants.  

Leur métier, peut-être plus qu’un autre, demande une confiance, une fine connaissance de l’autre, de sa façon de se mouvoir. Pour en parler, Agnès fait volontiers appel au lexique de la danse. Le travail sur un mur se fait à la manière d’une chorégraphie.  

Un tournant plus artistique

Si la majeure partie de son chiffre d’affaires repose sur les commandes sur-mesure, Agnès se donne l’autorisation, au fil des années, de laisser un peu plus libre cours à ses envies de création.  

Depuis quelques temps, Agnès collabore d’ailleurs avec d’autres artistes comme la sculptrice Dominique Mercadal, dont je peux admirer quelques oeuvres à l’atelier et avec laquelle, elle a participé, en 2024, à la Journée de la céramique Saint Sulpice.  

Nous évoquons aussi son ami, David Mansot, architecte d’intérieur devenu cabaniste à la faveur du confinement. Deux approches artistiques qui se nourrissent l’une l’autre, qui se challengent mutuellement pour leur plus grande joie.  

Leurs tableaux sont aujourd’hui exposés à la Galerie Betina, rue Bonaparte à Paris. Elle me glisse avec une joie presqu’enfantine que Marion Cotillard et Mathieu Chédid, entre autres célébrités, ont craqué pour certaines de leurs œuvres.  

Pour mieux créer, Agnès prône le pas de côté. Depuis quelques temps, elle quitte volontiers l’effervescence de la ville pour son petit coin de paradis dans les Monts du Lyonnais ; sa soupape, une source d’inspiration sans égale. La montagne l’a toujours attiré, expliquant son attrait pour le minéral.  

Une femme bien et qui gagne à être connue même si sa devise ressemble un peu à “Pour vivre heureux, vivons cachés”.  

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