Art de vivre,  Portraits

Sylvie Capellino, dentellière de métal : extraire le beau du chaos

Notre première rencontre a lieu sous l’imposante coupole en verre d’un lieu majestueux, le Grand Palais. Nous sommes en mai. Le Salon Révélations bat son plein. La plumassière Fabienne Fleury qui m’accompagne veut absolument me présenter quelqu’un. Et ce quelqu’un c’est Sylvie Capellino, dentellière de métal. Ses créations, sa personnalité, toute en humilité, malgré un caractère qu’on imagine bien trempé, tout me plaît. Portrait.  

Sylvie Capellino, dentellière de métal au Salon Révélations 2025
Sylvie Capellino, dentellière de métal au Salon Révélations 2025 ©Marion Saupin

Les racines méditerranéennes

Comme le laisse supposer son doux accent chantant, Sylvie est une native du Sud. C’est à Aubagne, dans un quartier populaire “mais très joyeux”, qu’elle grandit, entourée de ses parents et de ses deux sœurs ; Marie et Joëlle dont elle est très proche.  

Sylvie est une enfant très discrète, qui fait déjà preuve d’une grande empathie. Elle se revoit à consoler ses camarades. Déjà l’injustice la révolte.  

C’est une petite fille bricoleuse aussi, toujours à traîner ses guêtres dans le garage de son père ou au jardin. Elle crée sans cesse de petits objets et se réfugie volontiers dans son imaginaire. Dans l’enfance, la nature est omniprésente ; son quartier, en périphérie de la ville natale de Pagnol, est cernée de fermes. Elle farfouille, bâtit des cabanes avec ses copines.  

L’envers du décor la fascine. Que se cache-t-il derrière un miroir, un trou, une pierre ? Sylvie a de faux-airs d’Alice aux Pays des Merveilles.  

Mais la magie de l’enfance se brise, le jour où Joëlle disparaît. Elle n’avait que 22 ans, Sylvie 15.  

Une première vocation, l’enseignement

A l’adolescence, elle se prend de passion pour la peinture mais n’ose pas s’imaginer artiste. Elle aime le figuratif quand la vogue du moment est au conceptuel. Déjà à contre-courant. Sylvie est une jeune fille peu sûre d’elle et la raison l’emporte toujours … du moins à ce moment-là.  

Après un bac B, elle entame des études d’arts plastiques. Au pire des cas, elle pourra se destiner au professorat et suivre la voie ouverte par Marie, son aînée.  

“Je ne me sentais pas la légitimité d’aller aux Beaux-Arts. En arts plastiques, il y avait beaucoup de théorie. Une bonne excuse pour me cacher derrière des bouquins.”  

Ces études la passionnent et lui permettent d’acquérir de solides connaissances théoriques et de parfaire sa technique. Une fois son diplôme en poche, ses professeurs l’enjoignent à poursuivre en doctorat. Animée par le doute et une grande envie d’indépendance, elle préfère passer le concours de professeur des écoles qu’elle est contrainte de présenter en candidat, faute de BAFA. Malgré la difficulté, elle est reçue dès la première année.

Elle se consacre dix ans durant à l’enseignement. Toute jeune professeur, elle entre en CLIS (Classe pour l’Inclusion Scolaire) dans les quartiers nord de Marseille, où elle côtoie des enfants en grande difficulté. Ses débuts sont compliqués, comme on peut aisément l’imaginer, mais elle fait le choix d’y rester. Là-bas, elle se sent utile, elle aime ces enfants fragiles et apprécie la belle solidarité qui règne dans le corps enseignant.  

La maternité, une grande aventure !

Elle devient mère d’une première petite fille puis de jumelles quelques années plus tard. Elle et son compagnon rêvent d’un autre environnement pour leurs enfants. Dans les quartiers nord, la pollution et le stress ambiants les poussent à quitter le littoral pour “le nord du sud’, comme le dit joliment Sylvie. Un crève-coeur auquel il faut bien se résoudre !  

Ils investissent dans un corps de ferme où tout est à refaire et deviennent des néo-ruraux. Sylvie a alors l’impression de renouer avec ses racines paysannes et peut laisser libre cours à sa créativité pour réinventer leur foyer. Déjà dans une démarche d’éco-responsabilité, elle s’intéresse de près aux pigments naturels.  

L’artisanat comme manifeste

Un jour, Sylvie se réveille le visage partiellement paralysé. Entre les travaux de la maison, ses filles en bas âge et son métier exigeant, le corps a fini par lâcher. Sommée de s’arrêter, elle s’interroge. Comment se réinventer ?  

En 2009, elle se met en disponibilité de l’Education Nationale et devient décoratrice-peintre en décors. Autant se servir des compétences acquises non ?  

Sylvie s’enthousiasme pour la chaux, le tadelakt et le stuc. Elle mène quelques beaux chantiers jusqu’à la naissance de sa quatrième fille.  

Le métier de peintre en décors est physique – ce n’est pas Agnès Conod qui vous dira le contraire – impossible à concilier avec cette nouvelle maternité ! Alors l’artisane se tourne vers les objets, bricole des luminaires à partir d’ustensiles de cuisine. Casserole, théière, cafetière se transforment, sous ses doigts de fée, en véritables œuvres d’art d’acier.  

Mais au-delà de l’objet, Sylvie souhaite faire passer un message profondément éthique et philosophique : sublimer l’existant, donner ses lettres de noblesse à des objets parfois méprisés ou oubliés. Avec l’aluminium d’abord et puis arrive le laiton, pour lequel, elle a véritable coup de cœur, au point de lui dédier tout son temps.  

Elle s’approvisionne dans les stocks dormants, chine sans relâche ses étuis d’obus de la première guerre qu’on retrouve souvent en brocante et en vide-greniers. Cette matière première dont elle fera ses Concrétions (Cf. galerie photos ci-dessous)

Le confinement de 2020 la pousse à aller plus loin. Faute de pouvoir sortir, elle utilise jusqu’à plus soif le matériel dont elle dispose à l’atelier. Aujourd’hui, elle récupère même jusqu’à la poussière du laiton qu’elle confie pour la fondre à un métallier.  

Rendre hommage à son matrimoine

Fille d’une mère, talentueuse couturière qui se rêvait artiste, soeur d’une institutrice, dentellière émérite à ses heures, Sylvie a le sentiment d’être issue d’une lignée de femmes empêchées dans leurs velléités artistiques. C’est donc un peu pour elles qu’elle se donne corps et âme à son art.  

Maman de quatre filles, Sylvie ne cache d’ailleurs pas ses convictions féministes. Elle assume fièrement de travailler une matière réputée masculine, trouvant des subterfuges pour mieux l’apprivoiser. Dans un éternel pas de deux, une savante chorégraphie bien loin du combat que l’on pourrait imaginer et auquel elle se refuse absolument.  

Réparer les vivants

Sylvie sait que, sans même y prendre garde, elle s’est inscrite dans une longue lignée de faiseurs, s’étant eux-aussi confrontés à l’acier. Des aïeux qui exercent comme maréchal-ferrant à Moustiers Sainte Marie, un père tôlier et un grand-père, venu d’Italie, qui s’abîme les poumons dans les mines d’alumine de Gardanne.  

Ce grand-père qui lui donne ce nom italien mais dont elle ignore un grand pan de l’histoire. Seulement quelques bribes subsistent, des grands-parents émigrés, liés par un mariage arrangé. La précarité. Les mines d’alumine donc et le placement comme bonne à tout faire de la grand-mère, dès l’âge de sept ans.  

Cette langue à laquelle ils renoncent pour s’intégrer mais qui n’empêche pas le racisme dont souffrent ses “ritals”. Le passé résonne comme un écho oublié et cette trajectoire lui a certainement donné le goût des objets qui ont une histoire. Parce que de mémoire et de transmission, il en est souvent question. Se sentant investie d’un devoir de mémoire, Sylvie tisse un fil invisible entre les générations. Une manière de se réapproprier peut-être ce que l’on a irrémédiablement perdu.  

Son art est le fruit de son histoire personnelle et familiale, faite d’exodes et de déracinements. 

L’ombre et la lumière

Les créations de Sylvie sont empreintes d’une irrésistible poésie, jusqu’au choix de leurs noms, jamais laissé au hasard : les énamourés, les envolées, les guetteuses et plus récemment volute part en fumée ou le vent se lève.  

D’une matière brute, elle extrait la quintessence, en l’étirant parfois jusqu’à la déchirure. Une déchirure qu’elle sublime plutôt que de la camoufler. Sous ses mains de femme, l’acier devient dentelle et laisse filtrer la lumière dans un savant jeu d’ombres.  

Pour elle, une façon de revivre les réminiscences de l’enfance, où allongée dans la pinède, sur un tapis d’aiguilles, elle observait le soleil filtrer à travers la canopée. Comme un voyage immobile.  

Anxieuse de nature, Sylvie n’en reste pas moins optimiste. D’un artefact de malheur, l’obus, elle imagine des créations artistiques et lumineuses.  

Un véritable manifeste.  

Laisser une empreinte

Sylvie aime à dire qu’elle fait de la médiation entre ce qui fut, ce qui est et ce qui sera, “comme une passeuse de mémoire”. Elle chérit les traces laissées par le passé et laisse la sienne dans ses sculptures, à l’apparente fragilité.  

Une matière signature réputée froide qu’elle agrémente parfois de matériaux plus chauds comme le cuir. Curieuse, elle ne cesse d’expérimenter mais sait, avec les années, se fixer un cadre pour ne pas s’éparpiller. Créer prend du temps mais elle ne s’imagine faire autrement. A l’atelier, pas d’horloge ni de montre, Sylvie se fie à la lumière du jour et de la nuit.  

Toujours à l’écoute de sa matière, elle sait en apprécier la résilience et les accidents. En brasant ensemble des éléments isolés, elle crée la solidarité qu’elle aimerait retrouver dans notre société.  

Aujourd’hui, elle expose fièrement ses œuvres, auréolée dès sa première participation au Salon Maison & Objet, en septembre 2022, du 1er prix du créateur de lumière, décerné par le syndicat GIL et les Ateliers d’Art de France.  

Etre à sa place

Après avoir bien longtemps douté de son talent, Sylvie trace désormais son sillon. Elle collabore avec des décorateurs et des architectes d’intérieur et fait le bonheur de quelques collectionneurs !  

“A Révélations, malgré toute l’appréhension liée à ce prestigieux salon, je me suis enfin sentie à ma place.” 

Après Immersions puis Révélations, c’est au Salon Résonances, cher à Nathalie Rolland-Huckel, dont elle admire profondément le travail, qu’elle se préparait lors de notre entretien.  

Nul doute que son travail ait encore ébloui le public venu en masse admirer ce que l’artisanat d’art fait de mieux en France.  

Vous pourrez la découvrir lors de la prochaine édition de Maison & Objet du 15 au 17 janvier 2026.

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