Mode,  Portraits

Johanna Benedetti, les Poupées : créer pour libérer les femmes 

Créée en 2009, la boutique Les Poupées est vite devenue une institution de la rue Romarin. Sa créatrice, quadra solaire, assume fièrement sa personnalité affirmée, passionnée et profondément engagée. Une audace qu’on retrouve forcément dans ses créations intemporelles, toujours avec un twist de fantaisie et un petit grain de folie.  

Johanna m’accueille dans son atelier-boutique par un jour pluvieux de janvier. Un grand sourire aux lèvres, elle me confie avoir encore la tête à ses prototypes sur lesquels elle planche depuis la veille. “Je n’arrive pas à ce que je veux mais je ne m’en fais pas, ça va le faire.” 

Portrait Johanna Benedetti créatrice Les Poupées
©Violaine Papot-Libéral

Son optimisme chevillé au corps, c’est d’abord ce qui frappe quand on entame la discussion. Et puis cette voix et cette posture avenante qui m’évoquent celles d’une autre Lyonnaise, Alessandra Sublet. Le rire communicatif en prime !  

L’enfance comme un cabinet de curiosités 

Quand j’évoque ses premières années, Johanna me raconte, avec un brin de nostalgie, ses vacances chez ses grands-parents. Mamie tricote, papy dessine. La petite fille s’y essaie aussi, avec plus de réussite pour le trait que pour la maille. Elle aime déjà fabriquer de ses mains. 

Elle se souvient aussi des après-midis qui semblaient infinis à jouer au Monopoly, aux Lego ou aux Barbie. Son premier territoire d’exploration. L’ennui, parfois, mais avec tout ce qu’il peut générer en termes d’imaginaire. Seule fille au milieu de garçons, elle se crée un univers ultra-féminin pour “rééquilibrer le game”. 

L’enfance passe malgré tout et arrive l’heure des choix. Après un bac littéraire option arts plastiques, Johanna Benedetti, bonne élève, débute des études d’histoire-géographie avant de se présenter au concours de Sciences Po. Elle est reçue, mais préfère ne pas poursuivre sur cette voie pourtant toute tracée. Surtout pour une jeune fille née dans une famille ancrée dans la recherche et la fonction publique. Les sujets de société la passionnent, mais ne la nourrissent pas vraiment. Johanna n’évoque pas de déclic brutal, simplement une immense envie de renouveau. 

La mode, la mode, la mode

Elle suit une année de mise à niveau en arts appliqués avant de rejoindre Sup de Mode. La jeune fille, autrefois un peu dilettante, se révèle alors un véritable bourreau de travail. Elle mange, dort et respire mode. Pendant trois ans, elle travaille inlassablement pour le théâtre et des artistes. Elle se sent comme un poisson dans l’eau dans cet univers « arty » composé de comédiens et de musiciens. 

À la sortie de l’école, elle a déjà fait un stage dans une entreprise d’import-export aujourd’hui disparue, ambiance La Vérité si je mens“Des dessins à la chaîne qu’on envoie par fax”, se souvient-elle amusée. Une expérience formatrice, où elle reste encore deux ans et qui lui fait toucher à tous les aspects du métier. 

Elle se lance ensuite comme freelance en modélisme toujours dans l’univers de l’import-export, tout en étant vendeuse en boutique. À 26 ans, elle profite de la vie et affine son regard, puisant son inspiration un peu partout.

Partir un jour

C’est à peu près à cette période qu’elle décide de partir six mois au Canada. Sans idée préconçue, elle veut simplement voyager. À la douane, on s’étonne de cette jeune fille, aux boucles d’or, qui se présente avec un simple visa de touriste. “Vous ne voulez pas travailler ?” 

Elle découvre l’immensité de ce pays sauvage tout en se ménageant un port d’attache à Montréal. Sur place, elle partage un appartement avec la responsable des costumes du Cirque du Soleil. Elles créent ensemble, le courant passe. L’opportunité de partir cinq ans à Las Vegas avec la troupe se présente. La jeune fille pèse le pour et le contre, mais décline : son destin l’attend ailleurs. 

Savoir saisir les opportunités 

Rentrée en France, elle travaille en centre d’appels pour payer ses factures. Contre toute attente, elle s’y amuse. L’ambiance, le travail, tout lui plaît. Quand son employeur, les 3Suisses, est mis en liquidation, elle tombe par hasard sur Franck, croisé lors de son grand oral à Sup de Mode. Il vient lui-même d’ouvrir sa boutique Rose Carbone, rue Romarin, sur les bas des pentes de la Croix-Rousse et l’enjoint à faire de même.  

“Fais des robes, des blouses. Tu as du goût. Fais ce que tu sais faire.” (Franck, Rose Carbone) 

À l’époque, la rue Romarin ne ressemble en rien à ce qu’elle est devenue. Ancien quartier des ouvriers canuts, elle est alors classée « zone urbaine sensible ». Le loyer vaut une bouchée de pain. Johanna saisit l’occasion au vol, sans même un business plan en poche. “Mais avec peut-être avec une bonne dose d’inconscience”, avoue-t-elle en riant. 

Elle installe ses machines, se met à l’ouvrage, et le succès est immédiat. 

Le vêtement comme outil d’empowerment 

D’emblée, Johanna imagine un modèle économique authentique et une temporalité artisanale avec quatre collections par an. Elle fait le choix du 100 % fabriqué à Lyon, dans son atelier et dessine des vêtements éco-conçus, bien avant que ce ne soit à la mode. 

L’ADN de la marque n’a guère évolué depuis 2009 : des coupes colorées, de belles matières et des motifs audacieux. Le nom Les Poupées s’est imposé de lui-même, clin d’œil à ses jouets d’enfant, pourtant bien loin de l’esthétique sage de la « Baby Doll ». Sa garde-robe est militante. Elle invite les femmes à s’affranchir des injonctions de discrétion que les hommes leur imposent parfois.  

Elle déplore la tendance actuelle de l’unisexe, au risque de ne pas plaire à tout le monde. “J’assume complètement de ne créer que pour des femmes, c’est un choix délibéré de ma part !” 

Sanctuaire féminin et engagement auprès des commerçants 

Johanna aime casser les codes. Elle s’empare de la chemise, pièce statutaire du vestiaire masculin, pour la réinventer à sa manière. Elle crée des pièces de tous les jours qui accompagnent les femmes dans leur quotidien à cent à l’heure. “On a le droit de ne pas passer inaperçues.” 

Dans sa boutique, les générations se croisent : des femmes d’affaires cherchant une tenue originale aux jeunes exubérantes, plutôt sportswear, craquant pour une pièce intemporelle. Ici pas de glamour guindé, mais une féminité décomplexée. 

Aujourd’hui, Johanna s’engage aussi pour sa communauté. Présidente de l’association My Presqu’île en 2024, elle soutient les commerçants lyonnais avec le franc-parler qu’on lui connaît. Qu’elle débarque à la CCI en mini-short, chemise à carreaux et tatouages apparents, elle marque les esprits par sa capacité à fédérer et à faire avancer les projets, comme le récent Book de la Presqu’Ile. Une belle revue imprimée à laquelle elle tenait beaucoup.  

L’audace comme étendard 

Ce qui frappe dans son parcours, c’est cette faculté à saisir les opportunités, à foncer pour ne pas regretter, à se tromper parfois mais à ne jamais s’effondrer. Maman d’une petite fille, elle tient à lui transmettre ces valeurs : lui montrer qu’on peut choisir sa vie et que la résignation n’est pas une solution.  

Dans sa jolie boutique aux couleurs peps, elle nous offre un îlot de positivité et, par les temps qui courent, on ne peut qu’approuver.

Découvrez sans attendre son vestiaire haut en couleurs dans sa boutique sise 10 rue Romarin dans le 1er arrondissement de Lyon ou sur son e-shop.

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