Joelle Vulliez-Matringe, peintre du sensible
Il y a des oeuvres qui vous happent, un appel auquel on ne peut résister. Ce fut le cas d’une des toiles de Joëlle Vulliez-Matringe, découverte lors d’un reportage pour Il était une fois dans l’Ouest chez la décoratrice Kattie Revial Couleur Nude – Design et décoration d’intérieur. Comment expliquer cet attrait irrésistible ? La lumière, les couleurs, l’émotion qu’il s’en dégage ? Un peu de tout ça à vrai dire. Le fait est que, ce jour-là, je suis restée saisie et émue devant cette oeuvre abstraite à la palette délicate. Il fallait absolument que je rencontre sa créatrice. Rendez-vous fut donc pris quelques semaines plus tard pour en apprendre un peu plus sur son parcours.

Joëlle me reçoit chez elle à Brindas par une belle après-midi d’automne ; après une grosse averse le matin, le soleil est revenu. Dans l’atelier où elle m’emmène, la pièce est baignée de lumière grâce à une immense baie vitrée. La sérénité qui se dégage des lieux est palpable. La pièce aux murs immaculés vient tout juste d’être refaite.
« Les couleurs me permettent de traduire mes émotions du moment » .
Joëlle Vulliez-Matringe
C’est ici que tous les matins et parfois plus tard dans la journée Joëlle s’adonne à son art.
Au sol, un tapis berbère est moucheté de quelques tâches de peinture. Des toiles, par dizaine, sont accrochées ou adossées aux murs. Sur une étagère, j’aperçois des pigments en poudre, de la peinture et des pinceaux. Dans une bibliothèque, les livres d’art qu’elle feuillette au gré de ses envies ne sont jamais bien loin non plus. Nous sommes bien dans l’antre d’une artiste peintre !
Au cours de ce long entretien qu’elle m’accorde, elle me parle avec ferveur de ces grands maîtres qui ont nourri son art, de ses rituels et processus de création et de la chance d’être bien entourée.
La peinture, une évidente vocation
Ne vous fiez pas à la seule douceur de ses traits qui cache en réalité une volonté farouche. Joëlle sait ce qu’elle veut et l’a toujours su. Sa passion pour la peinture a toujours commandé à sa trajectoire professionnelle.
C’est ce caractère, doublé d’un aplomb remarquable, qui lui permettent de solliciter en 1998 l’adjoint à la culture de Thonon-les-Bains, sa ville d’origine. Elle vient de se lancer dans la peinture. Une exposition est prévue dans un cadre prestigieux. Joëlle aimerait en être. L’édile monte dans le grenier de la maison parentale où elle entrepose les grands formats de sa composition ; l’architecte de profession est séduit par ce qu’il découvre. Joëlle le sent et ose pousser plus loin le culot : elle sait que les anciens abattoirs de la ville ont été divisés par lots pour faire des ateliers d’artistes… Si seulement elle pouvait en avoir un pour elle, « regardez toutes ces toiles, il leur faut plus de place » lui glisse-t-elle innocemment. Joëlle obtiendra gain de cause pour les deux, l’expo et l’atelier. Et ce n’est que le début d’une belle aventure artistique.

Comment devient-on artiste peintre à l’aube des années 2000 ?
Pour le savoir, il faut revenir quelques années en arrière, au temps de l’enfance.
Joëlle a toujours aimé dessiner. La danse, la musique, à l’adolescence, elle démontre une fibre artistique indéniable. Ses professeurs d’arts plastique décèlent déjà le potentiel de ses créations.
Après un bac littéraire, elle suit des cours d’histoire de l’art. Mais il lui manque quelque chose. Elle aime la théorie mais c’est la pratique qui l’anime. En parallèle, elle prend des cours du soir avec une artiste peintre et pressent qu’il y a là matière à explorer. C’est à cet endroit qu’elle se sent vraiment dans son élément.
Puis sa meilleure amie de l’époque veut passer le concours des Beaux-arts de Lyon mais pas toute seule. Joëlle n’imaginait pas une seconde le présenter mais s’y prépare avec application. Encore une preuve, s’il en fallait une, de sa volonté sans faille. Entre temps, la meilleure amie, plutôt tentée par l’écriture, jette l’éponge. Qu’à cela ne tienne, Joëlle persiste.
Son carton à dessins et ses rêves en bandoulière, elle donne le meilleur d’elle-même devant le jury lyonnais. Aux Beaux-Arts, la réalité est déjà cruelle : beaucoup d’appelés pour bien peu d’élus. Mille étudiants présentent alors le concours et seulement cent seront retenus.
D’abord inscrite sur liste d’attente, Joëlle est finalement rappelée. Commence alors une période d’intenses apprentissages, souvent placés sous le signe de la compétition et de la performance au grand dam de la future artiste. Elle s’accroche, court les expos, compulse les livres d’art de la bibliothèque de l’établissement. Coûte que coûte, elle veut rattraper le retard pris sur ses camarades ayant suivi le Petit Collège, le cours préparatoire aux Beaux-arts, et déjà armés eux d’une solide culture académique. A la fin du cursus, ils ne seront plus qu’une poignée à poursuivre dont Joëlle.
Art abstrait, vrai talent !
Aux Beaux-Arts, l’amoureuse de Monet et Turner découvre les maîtres de l’abstrait. Et là c’est la révélation ! Zao Wou-Ki la marque tout particulièrement et en observant ses oeuvres, une parenté certaine avec le courant des abstraits lyriques ne peut nous échapper.

Les couleurs répondent souvent aux saisons, l’automne est propice aux couleurs chaudes. La lumière travaillée à la Turner irradie l’ensemble de ses toiles.
Comme la plupart des créatifs, le monde intérieur de Joëlle est foisonnant, elle en fait la matière première de son exploration artistique. Affranchie des contraintes figuratives, elle travaille à l’instinct sans idée de départ préconçue. Sous ses pinceaux, couteaux, ou tout autre objet à sa disposition, naissent des paysages abstraits, où formes et couleurs s’émancipent.
Pour sans cesse nourrir son imagination, elle écume régulièrement les galeries et les expositions. C’est l’occasion de s’éloigner, pour un temps, de son atelier parce qu’elle sait à présent à quel point le manque peut être fécond. Comme chez tous les artistes, la peinture de Joëlle a connu plusieurs périodes mais force de constater que sa patte demeure dans chacune de ses toiles.
Même si elle a une affection particulière pour les grands formats – souvenir du grenier familial sans doute -, Joëlle travaille sur des cadres de moindres proportions notamment pour certaines galeries aux approches des Fêtes de fin d’année ou pour quelques expositions temporaires.
« Exposer mes oeuvres, c’est un véritable accomplissement »
Joëlle Vulliez-Matringe
Rendez-vous à la fin de ce portrait pour connaître toutes les actualités de Joëlle.
Entre art et artisanat, apprendre à saisir l’insaisissable
On s’imagine volontiers les artistes transcendés par l’inspiration et peignant à n’importe quelle heure du jour et de la nuit… Un brin désorganisés avouons-le. Mais il existe en réalité de vrais processus créatifs, des petits rituels auxquels Joëlle ne dérogerait pour rien au monde.
Comme déjà évoqué plus haut, elle peint dans son atelier, aménagé dans sa maison, essentiellement le matin, pour la lumière bien sûr mais pas seulement. Il est aussi question de tranquillité. Pour se concentrer, Joëlle ne se laisse distraire par aucune musique et pourtant ses toiles vibrantes « chantent » à leur manière.
L’artiste aime travailler la matière qu’elle explore telle une archéologue. Les réactions de ces matériaux bruts, parfois imprévisibles l’enchantent, même si au fil du temps, elle a appris à les maîtriser.
Elle accumule les strates comme autant de traces du vécu. Pas de travail préparatoire ou d’esquisse, Joëlle se laisse guider par l’inspiration du moment. La toile d’abord posée sur le sol, elle débute par une matière brute ; ciment, béton pour ne pas se laisser impressionner par la « page blanche » et c’est à partir de cette couche originelle que commence le vrai « combat ». En ce sens, le travail de Joëlle tient beaucoup de l’artisanat. Elle aime à retoucher par petites touches. Des gestes faits et refaits, encore et encore jusqu’à trouver l’équilibre parfait.
Pour l’anecdote, afin justement de ne pas briser ce fragile équilibre de la composition, l’artiste refuse désormais d’apposer sa signature directement sur la toile, celle-ci est donc habilement dissimulée sur l’arrière du châssis.
Et puis, un jour, après l’avoir observée sur toutes les coutures, elle décide que l’oeuvre est achevée.

La vie matérielle d’une artiste peintre
Qui ne rêve pas de vivre de sa passion ? Et d’autant plus aujourd’hui où la quête de sens s’est transformée en véritable quête du Graal. Mais souvent la réalité ou du moins celle que l’on s’imagine nous empêche d’aller plus loin.
Joëlle est la preuve qu’on peut y arriver si quelques conditions sont réunies. Parce qu’en réalité, rien ne prédestinait la jeune fille d’alors à suivre ce parcours artistique. Ses parents évoluent dans des univers diamétralement opposés mais ils lui laissent néanmoins l’opportunité d’aller au bout de ses rêves. Quand la plupart préfèrent la sécurité d’un CDI pour leur enfant, ils acceptent qu’elle mène pour un temps cette vie de « saltimbanque ».
Bien sûr, son père ne comprend pas vraiment de quoi il retourne quand elle se lance mais il lui fait confiance.
La rencontre avec son mari, exerçant lui-aussi un métier passion, sera également déterminante.
Parce qu’être artiste peinte comporte quelques difficultés matérielles qu’il ne faut certainement pas ignorer ! Etre bien entouré reste l’une des clés majeures de la réussite d’une carrière – artistique ou pas d’ailleurs.
Joëlle est inscrite à la maison des artistes, l’association nationale des artistes en arts visuels de France. Comme on l’imagine, elle ne dispose pas d’un salaire régulier et reste tributaire de la vente de ses toiles. Certains mois sont donc plus fastes que d’autres comme pour tous les artistes et autres intermittents du spectacle.
Pendant une seule année, elle donnera des cours d’arts plastiques au collège. Une expérience qu’elle ne renouvellera pas mais qui a laissée de bons souvenirs dans l’esprit de ses anciens étudiants notamment une, rencontrée bien des années plus tard.
Elle n’en perd pas pour autant le goût de la transmission et crée chaque année une « école d’art miniature » dans une classe de maternelle des environs. L’objectif ? Travailler la fibre artistique des tous petits et elle y prend un plaisir fou même si la préparation est fastidieuse.
Après la première exposition de 1998, de nombreuses autres ont suivi. Dont certaines qu’elle honore tous les ans comme le salon COMPARAISONS, sous la coupole du Grand Palais, en février.
Au fil des années, un cercle d’artistes s’est créé autour d’elle et si elle a gardé très peu de ses contacts du temps des Beaux-arts, elle est aujourd’hui entourée d’artistes qu’elle a plaisir à retrouver.
Les artistes qui l’inspirent le plus : les incontournables, Monet et Turner. Les abstraits, Zao Wou-Ki, Cy Twombly et Mark Rothko.
La dernière expo qui l’a bouleversée : Dialogue et rétrospective Monet – Mitchell à la Fondation Vuitton en 2022.
Retrouvez le travail de Joëlle à l’occasion des 30 ans de la galerie Pome Turbin de Thonon-les-Bains du 18 novembre au 16 décembre prochain.


En janvier prochain, elle exposera à la Galerie 41 au 41 rue Saint Georges à Lyon 5e du 26 au 31 sous le thème « Eclaircie hivernale »

Pour en savoir plus sur son oeuvre et ses lieux d’exposition :



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