Isabelle Adragna, créatrice de vitraux décoratifs et engagés
Nous nous rencontrons pour la première fois au Salon Immersion/s à Paris en octobre dernier. Je vois d’abord ses vitraux dont la modernité me saute aux yeux avant de l’apercevoir, elle. Une longue silhouette élancée, le sourire très doux et des yeux en amande à la façon des madones de Modigliani, dont elle raffole. Le coup de cœur est immédiat, la conversation déjà fluide. Nous nous fixons une entrevue virtuelle quelques mois plus tard. Portrait.

Une fille du sud, la lumière comme boussole
Si Isabelle n’a pas toujours été créatrice de décors en verre, elle a toujours vécu dans le Sud. L’enfance d’abord dans le Sud-Est ; les Cévennes et les Alpes de Haute Provence avant de migrer, une fois adulte, dans l’ouest, en Dordogne, à quelques encablures de Bordeaux.
Et pourtant, cette fille des grands espaces naturels n’aime rien tant que l’effervescence de la ville. Paris d’abord où elle monte régulièrement pour exposer ses œuvres et Bordeaux ensuite où elle va de nouveau poser ses valises après quelques années à la campagne.
Je raffole de l’agitation de la ville
D’ailleurs, doit-on chercher un lien entre cette origine méridionale et ce goût immodéré de la lumière ? La tentation est grande tant ses vitraux singuliers qui jouent avec la translucidité et l’opacité se révèlent lumineux.

Bon sang ne saurait mentir
Isabelle a grandi dans un environnement modeste mais créatif, peuplés de ces êtres dotés de cette intelligence de la main, longtemps dédaignée. Son grand-père, un homme bourru mais sensible, peint quelques toiles dont deux qu’elle conserve encore précieusement aujourd’hui, dans son atelier mouchoir de poche. Son père, quant à lui, fait des miracles d’un bout de ficelle. Un “bricoleur aux mains d’or” dit-elle tendrement en l’évoquant.
S’inscrivant dans cette trajectoire familiale, Isabelle sera la première de sa lignée à s’autoriser à exercer un métier artistique et peut-être réaliser un rêve caressé par ceux qui l’ont précédée. Avec pour seule armure, de l’audace à revendre et une bonne dose de courage !
Parce qu’il en faut du courage pour quitter une vie de salariée, certes sans éclat mais plutôt tranquille, pour retourner sur les bancs de l’école à 45 ans passés. Et pour affronter ce matériau, à son image, d’une fragilité apparente mais qui cache une force insoupçonnée. En 2019, elle intègre la deuxième promotion du CAP Art et Techniques du verre à Limoges. Une petite classe de dix élèves de 25 à 50 ans où elle fera de belles rencontres.
Signature artistique de ses créations en verre
Même si sa formation le lui permet, à la restauration de vitraux anciens, Isabelle préfère la création sur-mesure, sur commande ou au fil de son inspiration foisonnante.
Elle aime s’amuser avec les jeux de transparence du verre, alternant volontiers avec quelques morceaux opaques pour plus de profondeur, alliant entre eux des matériaux inattendus comme le velours, la laine ou encore le latex rouge dans l’une de ses dernières œuvres.
Si l’artiste joue avec les innombrables nuances et textures du verre, elle met néanmoins un point d’honneur à respecter son vécu, flattant l’imperfection plutôt que de chercher à la camoufler.
J’aime les objets parfaitement imparfaits !



De l’esquisse au montage du vitrail au plomb
Digne héritière de son grand-père, Isabelle Adragna envisage son art du verre à la manière d’un peintre. Ses morceaux de verre en guise de pigments, elle parle d’ailleurs volontiers de tableaux à leur sujet.
C’est d’ailleurs pour le dessin qu’elle choisit, parmi les 281 métiers d’art, le vitrail plutôt que la céramique qui la tente un temps. A sa table, dans une recherche constante d’épure, elle chasse le superflu, joue avec la géométrie et l’harmonie des formes et des couleurs.
L’artiste s’est donné pour mission de faire rentrer les décors en verre dans nos intérieurs contemporains. Et ça marche !
Fan de Modigliani, Mondrian et de Cocteau, Isabelle puise son inspiration dans les magazines de déco plus que dans les livres d’art. Elle avoue un faible pour l’Art Déco, revenu en force depuis quelques temps déjà. Isabelle ne cesse de remplir son carnet de croquis, toujours à portée de main pour laisser une trace des idées qui fusent sans cesse.
Dans son processus créatif, tout passe bien entendu par le dessin. Une simple feuille A4 pour son esquisse qui se transforme en calque à l’échelle, où elle va placer son décor grâce aux chiffres et aux couleurs savamment notés. Des mois de travail qui nécessitent à la fois savoir-faire et créativité. En matière de vitrail, le droit à l’erreur n’est pas envisageable : dès la première coupe, elle doit avoir en tête le résultat final.
La femme comme motif de prédilection
Lors de notre première rencontre à Paris, je lui fais la réflexion de l’omniprésence de la femme dans son œuvre. Une femme dont elle donne à voir d’autres représentations, loin du corps fantasmé par ce fameux male gaze, qui prend du plomb dans l’aile avec ses créations en verre.
Elle peint une femme décomplexée, parfois facétieuse, comme cette Alice au coin d’un miroir.



Un vitrail design et engagé
Isabelle Adragna propose un vitrail contemporain qui raconte une histoire et lui permet également d’exprimer ses idées. Tout en délicatesse. L’artiste a le chic pour faire subtilement passer un message. Comme dans ce tableau représentant un couple embrassé, où c’est le bras de la femme qui enlace plutôt que l’inverse.
A travers le verre, elle peut exprimer les questionnements qui l’habitent notamment sur la place de la femme dans nos sociétés contemporaines, le regard que l’on pose sur son corps. Cette féminité tellement soumise à de contradictoires injonctions.
L’artiste ne craint plus d’exposer son point de vue ! Encore un lien de filiation avec Modigliani à qui l’on a, un temps, reproché ses “nus outrageux”.
Une étoile montante du vitrail
Après quelques années de pratique, Isabelle a su conquérir la confiance en elle dont elle a manqué par le passé.
Les commandes affluent avec des projets de plus en plus ambitieux.
Séduits par ses dessins et son sens de l’épure, ses clients lui laissent désormais souvent carte blanche. En parallèle de commandes, elle poursuit sa recherche artistique sur des créations plus personnelles qui trouvent elles-aussi leur public.
Aujourd’hui ses œuvres sont présentées dans les plus grandes expositions : Maison&Objet dont elle ne rate aucune édition, d’abord. Et puis tous ces salons prestigieux pour lesquels elle a été sélectionnée parmi des centaines de candidatures : Homo Faber à Venise en septembre dernier, Immersions à Paris, en octobre. Enfin en mai prochain, ce sera le très beau Salon Révélations des Métiers d’Art et de la création.
L’audace paie, le talent fait le reste.
Et pour l’avenir ? Lors de notre entretien, elle me confie son envie de s’exprimer artistiquement autrement que par le verre. Elle me parle avec enthousiasme de l’œuvre de Sophie Calle, imagine des performances plus complètes et radicales pour s’exposer un peu plus. Plus rien ne semble vouloir l’arrêter !
Il me tarde de la retrouver sous la coupole du Grand Palais pour reprendre le fil de notre discussion !
Merci Isabelle.



