Lisa Chamoun, la céramique thérapeutique
Lisa Chamoun, céramiste sensible, a déjà eu mille vies ! Cette ancienne décoratrice, native de Lyon, a vécu vingt ans durant au Vietnam. C’est là-bas qu’elle découvre la céramique, ce médium qui va la révéler à elle-même et devenir lors d’épisodes douloureux, sa “bouée de sauvetage”. Je découvre au cours de cet entretien une personnalité réservée et attachante dont la voix douce et posée donne très envie de l’écouter. Portrait.

Niché en plein cœur du quartier d’Ainay et dans une traboule renommée, le studio-atelier de Lisa est à son image, élégant et lumineux. Sa grande verrière d’atelier, habillée de rideaux blancs, sa belle hauteur sous plafond et ses murs en pierres immaculés donnent une immédiate sensation d’espace et de luminosité malgré la grisaille persistante de ce jour d’octobre.
À l’intérieur, la décoration est épurée, vers l’entrée, une grande table en bois brut où trône sa dernière collection, fruit d’une collaboration avec une amie artiste peintre, prochainement exposée. Au sol un joli parquet patiné par le passage du temps et un peu plus loin, un buffet, en bois massif lui aussi, contient ses livres d’art dont celui de Lucie Rie, grande créatrice du XXe siècle, devenue figure de proue d’un nouvel art céramique qui s’affranchit des traditions, que Lisa Chamoun admire profondément.
Sur les étagères qui couvrent les murs du fond, ses créations et celles de ses élèves innocemment mélangées se donnent en spectacle. Sur son cœur, Lisa arbore le ruban rose de rigueur en ce mois d’octobre, j’apprendrai plus tard sa propre expérience avec le cancer du sein. Ce jour-là, la pluie est de la partie mais dès le seuil franchi, je suis frappée par l’atmosphère paisible du lieu qui tranche tant avec le déluge du dehors.
Des vies plurielles, de la pharmacie à la céramique
Pour dérouler le fil qui la mène jusqu’à la céramique, nous commençons par l’enfance. Celle de Lisa est heureuse, à Lyon jusqu’à ses douze ans puis à la campagne ensuite. Aînée d’une fratrie de quatre enfants, elle prend son rôle très au sérieux et s’occupe notamment beaucoup de sa petite sœur, née alors qu’elle est elle-même déjà adolescente. Elle le fait sans contrainte et avec beaucoup de plaisir.
“J’ai l’âme maternelle », me glisse-t-elle tendrement.
De sa maman justement, elle me dit tenir ce goût du Beau. Expos, musées, la mère de Lisa, médecin mais très présente, aiment faire découvrir l’art à ses enfants. Elle raffole aussi de décoration et surtout de jardinage. Lisa conserve d’ailleurs un souvenir ému des fleurs de son beau jardin.
Avec son papa, lui-aussi médecin, Lisa partage le goût des chevaux. Petite, elle voit ses parents peindre de l’aquarelle. Elle s’adonne elle-même à la danse classique, participe à de nombreux spectacles. Toute petite donc, elle est sensibilisée à ce “qui fait plaisir à l’œil” ! Comme elle aime à le dire. “Pour moi, le beau n’est pas universel, c’est quelque chose d’absolument subjectif”.
Pour suivre ses études supérieures, elle quitte l’Ain pour sa ville natale. A l’heure du choix de l’orientation, la médecine s’impose. Elle échoue. Une grande blessure que je sens encore à vif bien des années après. Devoir renoncer à cet appel du soin ne se fait pas sans mal, cette remise en cause de sa vocation première est cruelle.
Passionnée de sciences et de nature et fascinée par le corps humain, elle se réoriente donc naturellement vers la biochimie. Elle intègre ensuite des services de recherches et développement dans des laboratoires pharmaceutiques.
Une serial entrepreneuse
Puis une rencontre va bouleverser sa vie. A l’issue de ses études, elle rencontre le futur père de ses filles. Il a envie de voyager, elle est amoureuse. Avec lui, elle part direction le Vietnam et voit ses plans de carrière quelque peu chahutés.
S’ensuivront néanmoins vingt années de bonheur à Saïgon qu’elle évoque avec des étoiles pleins les yeux. Là-bas, après quelques expériences peu enrichissantes dans de petits laboratoires vietnamiens et sans l’avoir envisagé d’emblée, Lisa Chamoun se lance à son compte.
A la naissance de sa première fille, elle devient ainsi décoratrice d’intérieur. Si elle adore l’aspect créatif de ce métier, le volet commercial la rebute et finit par lui faire jeter l’éponge.
Elle décide alors de créer son restaurant. S’inspirant de The Meatball Factory, restaurant de l’East Village à New York, ayant fait de la boulette sa spécialité, elle lance The Meatball Cookery sur le même principe du “plat signature”.
Elle installe son nouveau concept dans un vieil et élégant immeuble colonial du centre de Saïgon, s’amuse à en faire la décoration mais la restauration se révèle un secteur épuisant, surtout avec deux enfants en bas âge à la maison. L’aventure s’achève après seulement deux ans. De cette période intense mais heureuse, elle conserve une grande toile autrefois installée dans son restaurant qu’elle a accroché dans son atelier lyonnais pour lui donner une petite touche masculine. Un portrait d’homme – ami du peintre m’apprend-elle – au regard un peu flou. Lisa aime à lui trouver un air bienveillant.
Après l’expérience The Meatball débute un nouvel épisode de grande introspection. Lisa caresse un temps l’idée de devenir fleuriste mais il lui manque encore quelque chose.
La céramique comme thérapie
Et puis pour ses quarante ans, ses amies lui font le cadeau qui va tout changer. A cette époque, Lisa Chamoun chine énormément et notamment beaucoup de vases en céramique qu’elle aime à collectionner.

C’est donc tout naturellement qu’elles lui offrent un cours dans un atelier de poterie, tenu par Tomizawa, maître japonais. Une fois les mains sur la terre, c’est la révélation pour Lisa ! Elle se sent enfin à sa place et parfaitement alignée.
Les cours s’enchaînent, la passion ne se dément pas. Mais au bout d’un an, le maître japonais part rejoindre son île, laissant Lisa fort désappointée. Faire de la céramique lui est devenu un besoin vital, une pratique hebdomadaire indispensable. Elle se forme et tente de reprendre l’école qui a assisté à son éclosion. Elle remue ciel et terre mais le projet n’aboutira pas. Du moins pas en l’état. Puisqu’en 2018, après s’être formée à toutes sortes de méthodes en France, en Corée et au Vietnam, elle ouvre son premier studio à Saigon.
Au fil du temps, la céramique devient un véritable exutoire où le rapport au temps change et qui lui permet de gagner en sérénité même quand tout tangue autour d’elle. Une grave crise de couple et un cancer du sein la laissent exsangue. Elle rentre en France pour se soigner. L’argile reste omniprésente dans sa vie malgré la maladie.
Lisa Chamoun en est persuadée, dans une certaine mesure c’est la céramique qui l’a sauvée. C’est donc tout naturellement, qu’à Paris où sa mère l’héberge, elle se forme à la médiation artistique. Un enseignement qui lui est encore fort utile au moment de ses ateliers et pour son investissement bénévole pour l’association HOPE (Help Women with Painting & Equestrian Experience), fondée en 2017 par Annabelle Brouhant.
Réparer les vivants
Pour Lisa Chamoun, la pratique de la céramique comporte une vraie dimension spirituelle. “Quand je touche la terre, je me connecte à quelque chose”.
Après un douloureux divorce, elle rentre définitivement en France. Nous sommes alors en pleine pandémie de COVID-19. Lisa se met en quête d’un atelier à Lyon. Elle rêve de le dénicher à la Croix-Rousse, là où elle vit avec ses filles mais l’opportunité du studio au 35 rue Auguste Comte se présente et la céramiste saisit rapidement l’occasion.
La signature Lisa Chamoun
Dans son atelier, la créatrice utilise volontairement peu d’outils et de machines. Elle aime travailler la sobriété et la spontanéité. En cela, elle s’inscrit complètement dans l’esthétique wabi-sabi, qui prône la beauté de l’imperfection et de l’inattendu.


Elle n’aime rien tant que les “accidents”, ses pièces qui racontent une histoire et l’émotion du moment. En termes de processus créatif, rien n’est figé. Parfois elle dessine, parfois non et préfère se laisser guider par le vase.
Elle aime travailler les émaux en coulures qui participent à l’originalité de ses créations, belle synthèse des arts céramiques européens et asiatiques.
Des créations de Lisa Chamoun se dégagent une grande douceur. De belles pièces où la poésie le dispute à la singularité, alternant relief et douceur, mat et vernis.
Lisa Chamoun, la céramique en partage
La céramiste aime à partager son savoir-faire au travers d’ateliers de modelage, avec une pratique accessible qui ne nécessite pas l’utilisation d’un tour.
Des ateliers de céramique ouverts à tous
Lisa Chamoun est l’une des rares à proposer à Lyon des cours de kintsugi, cet art japonais qui consiste à sublimer par de l’or plutôt que camoufler les cicatrices d’une céramique brisée. Une pièce devenue plus belle mais également plus résistante. Comme tout un symbole.
Lisa transmet avec plaisir tous les enseignements glanés au fil de son riche parcours artistique : pincé, colombin, plaque et surtout kurinuki. Cette technique qui consiste à sculpter puis à évider un bloc d’argile. Un processus lent et délicat, presque méditatif qui donne la sensation que Lisa dorlote ses créations.
De belles collaborations artistiques
Généreuse, la céramiste se prête volontiers au jeu des collaborations. Avec le cabinet d’architecture A16F et plus récemment avec l’incontournable décoratrice lyonnaise, Claude Cartier. Ce qui lui vaudra une jolie parution dans le dernier numéro du magazine IDEAT.
S’assumer en tant qu’artiste-céramiste
D’une modestie confinant à l’humilité, Lisa semble avoir du mal à se mettre en avant. Si elle prend plaisir à créer des publications Instagram, elle n’aime rien tant que modeler dans l’intimité de son atelier.
En mars dernier, elle organisait pourtant une exposition de ses créations au sein même de son atelier. Un exercice délicat mais qui ne la rebute pas pour autant puisque sa dernière actualité en date est une exposition à Paris, à la Galerie Art Symbol, 24 place des Vosges, qui se tiendra jusqu’au 11 novembre prochain.
Une collaboration avec son amie Micha Tauber, artiste peintre, rencontrée au moment de son cursus en médiation artistique. Une occasion pour elle d’aborder un univers jusqu’alors inexploré, celui de la couleur.
Nul doute que d’autres beaux projets attendent cette artiste discrète qui gagne à être connue.
Pour retrouver l’ensemble de ses collections, rendez-vous sur son site.


Vous aimez la céramique, un peu, beaucoup, passionnément ? Découvrez le portrait d’Anne-Claire Servant, la céramique poétique et délicate made in Brioude



2 commentaires
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MICKAËL Cordier
Une lecture passionnante, je suis ému touché et même bouleversé par cette leçon de vie ,une femme passionnée qui dégage exactement la même beauté que ses réalisations …cette douceur …j’adore ! Merci d’être là où tu es Lisa …!
Tu inspires le Monde qui voit la beauté….. et moi-même au passage .. merci