Brocante en ligne, passion vintage
La seconde main a définitivement le vent en poupe que ce soit pour des motifs écologiques ou des raisons économiques, chiner n’est plus réservé aux seuls initiés et amoureux de l’ancien.
Si le métier de brocanteur existe depuis fort longtemps, aujourd’hui ce sont les brocantes en ligne qui font florès. Bien sûr, tout le monde a en tête le succès retentissant de Selency (ex Brocante Lab), cette marketplace née en 2014 qui marque un tournant dans le secteur de la chine. Face à ce mastodonte, des indépendantes se lancent chaque année et font d’un hobby, un véritable métier.
Mais qui sont ces femmes – les hommes ne sont pas légion – qui se lancent dans cette aventure et comment tirent-elles leur épingle du jeu dans ce secteur de plus en plus concurrentiel ?
Pour en savoir plus, j’ai rencontré trois brocanteuses passionnées, liées par leur amour du beau et de l’ancien mais aux parcours et aux univers bien différents : Pauline Bresson, de la marque d’Yvette à Simone, Isabelle Paillard-Brunet de Broc Lover et enfin Stéphanie Pillet de Petit Atelier Lyonnais. Des femmes qui réussissent ce pari un peu fou de digitaliser la brocante et de rafraîchir l’image quelque peu poussiéreuse des puces. Grâce à des sélections pointues, elles nous proposent des curations singulières sans bouger de notre canapé.



Bonjour à toutes les trois, pourriez-vous me résumer en quelques mots vos parcours respectifs ?
Pauline Bresson : j’ai fait une prépa HEC puis une école de commerce, spécialité commerce international et mon goût de la mode m’a rapidement fait occuper des postes de responsable commerciale dans de grandes enseignes de prêt-à-porter au Canada et à Paris.
Isabelle Paillard-Brunet : j’ai suivi des études de droit pour passer le concours du barreau puis j’ai exercé comme avocate pendant plusieurs années.
Stéphanie Pillet : avant la brocante, j’ai longtemps travaillé dans le secteur du logement social comme responsable de structure.
A quand remonte votre passion de la chine ?
PB : De plus que je me souvienne, j’ai toujours adoré chiner et j’ai d’ailleurs commencé très tôt, dès l’enfance. D’abord dans les placards de ma grand-mère Yvette qui s’amusait de mon goût pour ses vieilles choses désuètes. De retour de vacances, j’entreposais mes trésors chez mes parents. Ce sont des objets doudous que je conserve encore avec ferveur.
IPB : Moi aussi, le goût de la brocante m’est venu très tôt. Adolescente déjà, je courais les vide-greniers, sans but précis mais juste pour le plaisir de céder à un coup de cœur. Aujourd’hui c’est mon métier mais je ne m’en lasse pas, cette sensation, mélange de joie et d’excitation est restée intacte.
SP : De mon côté, la chine est arrivée plus tardivement. Il y a quinze ans environ. Je pense que tout a commencé quand j’ai eu l’opportunité de tenir un stand à la Braderie de la Croix-Rousse. J’étais censée faire du tri mais je revenais toujours les bras chargés des merveilles découvertes sur les stands voisins.
A quel moment intervient le déclic d’en faire son métier ?
PB : Jusqu’à mes 30 ans, je me suis parfaitement épanouie dans ma carrière et dans ma vie de citadine à 1000 à l’heure. Et puis, comme pour beaucoup de femmes je crois, l’arrivée du premier enfant a été l’occasion d’une belle remise en question, notamment sur ma façon de consommer. J’avais la vague envie d’entreprendre mais j’ignorais encore dans quoi. Mon mari a eu une opportunité professionnelle dans le Beaujolais et nous avons quitté Paris sans réel regret. Arrivés en région beaujolaise, nous louons une première maison qu’il faut intégralement meubler. C’est une location, je ne veux pas y consacrer un trop gros budget, j’aspire à un peu plus d’authenticité pour mon intérieur et c’est le début de l’histoire.
IPB : Pour moi, tout commence en octobre 2020, en pleine recherche d’emploi, je crée mon compte Instagram où je propose à la vente une partie des objets accumulés au fil des années – la chine est une passion bien encombrante. Au début, je ne souhaite que faire un peu de vide dans mon intérieur mais l’idée d’en faire une profession à part entière fait rapidement son chemin.
SP : Moi-aussi, c’est un déménagement qui va faire tout basculer. A ce moment-là, je me sens plus alignée avec mon métier, je veux profiter de mes enfants encore petits et nous avons l’occasion de nous installer dans une grande maison dans la campagne lyonnaise. Je peux y stocker mes trésors de chine et m’aménager un vrai atelier.


Vous vous lancez donc dans l’aventure de la brocante en ligne. Racontez-nous la genèse de vos marques.
PB : Forte de mon expérience en marketing, j’ai fait les choses très sérieusement. J’avais déjà en tête mes personas (personnage fictif représentant les cibles potentielles) et l’idée d’une brocante digitale, qualitative et inspirationnelle, que j’imaginais comme une marque d’art de vivre conviviale, avec un service de chine complet.
Le nom d’Yvette à Simone s’est rapidement imposé. Je voulais rendre hommage à mes deux grands-mères chéries, à qui je devais mon goût des objets anciens et tirer le fil de la transmission jusqu’à ma fille cadette, dont le second prénom est Simone.
IPB : De mon côté, j’ai surtout compté sur mon instinct puisqu’au départ, il ne s’agissait que d’un compte Instagram, destiné à vendre des pièces personnelles. Tout s’est fait naturellement et sans pression puisqu’il n’était pas question au commencement d’en faire mon métier.
SP : Petit Atelier Lyonnais est né un peu avant notre déménagement dans la campagne lyonnaise. Avec mon mari, au détour d’une brocante, nous étions complètement tombés sous le charme des verreries ciselées des luminaires anciens qui, il y a dix ans en arrière, étaient très peu chers et finissaient régulièrement à la poubelle. Nous avons investi dans du matériel électrique et à partir de ce moment-là, tous les soirs, sur la table de notre salle à manger, nous nous amusions à leur donner une seconde vie.
Pauline, tu parlais de persona tout à l’heure. Selon vous, quels sont les profils type de vos clients ?
SP : J’ai du mal à définir un profil particulier pour Petit Atelier Lyonnais. Le dénominateur commun est sans nul doute qu’il s’agit de personnes sensibles au beau et à l’ancien. Ils sont en quête d’authenticité et particulièrement friands des jolies histoires de ses objets singuliers.
IPB : Les clients Broc Lover ont été, au départ, essentiellement des femmes, de tous les âges, venant de France et parfois de l’étranger. Ma clientèle a évolué au fil du temps pour devenir à présent plus mixte. J’apprécie beaucoup d’échanger avec mes clients et, quand une remise en mains propres est possible, de pouvoir les rencontrer !
PB : La majorité de mes clients reste féminine. Des femmes plutôt citadines que je distingue en deux groupes : celles qui sont sensibles à la tendance du vintage, qui n’ont pas forcément l’habitude de chiner mais qui, par conscience écologique et volonté d’authenticité et de singularité vont craquer pour de la seconde main. L’autre catégorie a déjà ce goût pour l’ancien depuis longtemps, elle est attirée par l’esthétisme et le caractère des pièces anciennes. Ce sont des clientes plutôt pressées qui n’ont pas le temps ou pas forcément les codes pour chiner efficacement et qui aiment se reposer sur mon “expertise”.




Avec maintenant un peu de recul dans vos activités, comment définiriez-vous votre approche de la brocante ?
PB : Je crois avoir une approche assez humble et curieuse. Je n’ai pas la prétention d’être antiquaire, je pense avoir encore 100 choses à apprendre sur mon métier et c’est tant mieux.
IPB : J’aime les objets de seconde main pour l’histoire qu’ils portent, le charme et la patine que leur donne le temps qui passe, leur caractère. Je suis aussi sensible aux enjeux écologiques et en proposant des pièces vintages, je suis heureuse de proposer une autre manière de consommer, plaisante mais aussi durable !
SP : L’éco-responsabilité fait également partie intégrante de ma démarche. J’ai trouvé avec ce métier la possibilité d’être alignée avec mes valeurs. Je suis de celles qui pensent que chaque geste, même infime, compte. Pour mes emballages par exemple, je m’efforce de privilégier du scotch papier plutôt que plastique, je récupère les cartons chez les commerçants proches de chez moi. Quand je n’en ai plus l’utilité, je les composte !
Quant à mon approche de la brocante, elle me ressemble. Pas de plan sur la comète, je fonctionne aux coups de cœur et me fie essentiellement à mon (hyper)sensibilité ! Les objets que je chine correspondent à mon “univers”, empreint de belles histoires et de douceur. Je pourrais volontiers les conserver à la maison et je crois que c’est ce qui plaît à ma communauté qui me ressemble.
Des pièces fétiches ?
PB : la vaisselle vintage et plus particulièrement les pichets.
IPB : je propose des pièces du XXe et je fonctionne au coup de cœur !
SP : de manière générale, j’aime tout ce qui date des années 1900-1950, aussi bien les meubles de style – comme les buffets parisiens – ou les meubles de métier, et de préférence en sapin, une essence de bois souvent négligée. Et puis forcément les verreries de lustres anciens, avec un faible pour l’Art Déco, que j’adore réinterpréter avec des montages plus contemporains.
Et à quoi ressemble votre quotidien de brocanteuse ?
PB : Je n’ai pas de journée type mais plutôt une semaine type. Avec trois enfants à la maison, il faut savoir s’organiser. Pas le temps pour l’improvisation sous peine de se disperser et de perdre en efficacité. Je fonctionne donc par ½ journée : une demi-journée pour l’approvisionnement, une journée pour réfléchir à mes scénographies et faire mes shootings, une autre pour la création de contenus, une ½ journée pour la compta et la logistique et une journée “stratégie” où je crée mon calendrier éditorial, je procède à l’analyse de mon site et réfléchis à de nouveaux projets pour ne jamais lasser. Et last but not least, une grosse journée pour le nettoyage, la restauration, la rénovation et la peinture des pièces chinées. Bien sûr, il s’agit d’un planning idéal, il est régulièrement chahuté par ma vie de famille (rires).
IPB : Pour moi aussi, chaque journée est différente et c’est qui fait le sel de notre métier ! Être brocanteuse en ligne, c’est avant tout chiner mais aussi bricoler, photographier, communiquer, publier ses annonces, vendre, s’informer sur les pièces proposées, veiller aux tendances. On ne s’ennuie jamais !
SP : Mon quotidien est avant tout rythmé par celui de mes enfants et d’autant plus en période de vacances scolaires. Pour optimiser mes journées, je me lève tôt pour faire ma compta, répondre aux mails, écrire mes fiches produits. Une fois les enfants déposés, je prépare mes colis, je prends mes photos (j’y consacre parfois des heures pour n’en garder qu’une) puis je pars chiner. Souvent, l’après-midi est consacrée aux restaurations.



Quelle chineuse êtes-vous ?
PB : J’ai désormais mes lieux d’approvisionnement à proximité chez moi mais je ne boude jamais le plaisir d’un vide-greniers dominical même si cela implique d’âpres négociations avec mon mari cycliste (rires) et ce que j’adore par-dessus tout, c’est chiner sur nos lieux de vacances. Je pars souvent avec l’idée de pièces à dénicher que je ne trouve pas forcément – cela fait partie du jeu – mais l’œil toujours à l’affût, je découvre presque toujours une pépite inespérée !
IPB : Je ne pars jamais avec un objectif particulier, cela rend la chasse aux trésors encore plus grisante. Comme Stéphanie, je chine des objets coups de coeur que je verrais volontiers décorer mon propre intérieur – il faut ensuite résister à la tentation de le garder ! Si j’hésite, je ne prends pas.
Je propose aussi de chiner sur commande et là l’exercice s’avère complètement différent mais j’aime aussi beaucoup cette part de mon activité. Je retire une grande satisfaction à dénicher la pièce parfaite pour mes clients.
SP : La semaine, je chine surtout en journée après avoir conduit mes enfants à l’école. Je fréquente les vide-maisons, les bric-à-brac et le week-end, nous chinons en famille donc pas forcément aux aurores non plus.
Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans votre quotidien de brocanteuse en ligne ?
SP : Chiner et passer du temps dans mon atelier à imaginer les futurs montages de mes luminaires.
IPB : J’aime tout ! Chiner bien sûr mais aussi les contacts avec les professionnels, les clients, en apprendre tous les jours sur les meubles, les styles, les designers et les éditeurs.
PB : Ce que j’adore dans mon métier c’est à la fois la possibilité d’être alignée avec mes valeurs (responsabilité, écologie, transmission, créativité et esthétisme) mais aussi celle de montrer à mes enfants qu’on peut prendre un réel plaisir dans son travail !




Quelles sont vos plus grandes fiertés ?
SP : Le “wahou” de mes clients lorsqu’ils découvrent à l’atelier les étagères qui débordent de globes de toutes les formes et de toutes les couleurs !
IPB : Ma plus grande fierté c’est de faire en sorte qu’une pièce qui ne payait pas de mine en brocante brille d’un nouvel éclat grâce à une jolie mise en valeur.
PB : Un peu comme Stéphanie, je suis particulièrement friande des retours de mes clients qui m’envoient régulièrement de très gentils messages. Dont certains, plutôt hermétiques à la seconde main, se sont laissés tentés “grâce à mon travail, mes scénographies et mes partages” et sont désormais convaincus de l’heureux mariage entre ancien et contemporain.
Et si c’était à refaire ?
PB : Je créerai mon site internet tout de suite, en parallèle de mon compte Instagram, plutôt qu’attendre deux ans.
SP : Avec le recul, je pense que je me serai davantage spécialisée dès le départ, en ne proposant que des luminaires upcyclés par exemple. Plus facile à dire qu’à faire puisque j’ai toutes les difficultés du monde à résister à un buffet parisien ou à des merveilles en rotin. Restaurer un meuble et créer un luminaire à partir de globes anciens sont deux choses bien différentes et réclame une énergie folle.
IPB : Quand on est entrepreneuse, les remises en question sont fréquentes. Mais je crois que je referais tout de la même façon pour pouvoir, précisément, à nouveau, tirer les leçons de mes erreurs !






Un commentaire
Chinons Ensemble
Belle échange et approche de la brocante et de vos objets fétiches.